Dans l’Évangile de ce jour, Mt 9, 14-17, des disciples de Jean-Baptiste viennent interroger Jésus : « Pourquoi tes disciples ne jeûnent-ils pas, alors que nous et les pharisiens, nous jeûnons ? » Jésus leur répond avec deux images fortes : on ne met pas une pièce de tissu neuf sur un vieux vêtement, et on ne met pas du vin nouveau dans de vieilles outres. Sinon, tout se déchire, tout se perd. Mais le vin nouveau doit être mis dans des outres neuves, et alors les deux se conservent.
Cet Évangile peut éclairer une question très concrète dans la vie de notre Église :
comment permettre le renouvellement des personnes qui exercent des responsabilités depuis longtemps ?
Comment faire place à de nouveaux visages, de nouvelles énergies, de nouvelles idées,
sans blesser ceux et celles qui ont porté fidèlement la communauté pendant des années ?
Le risque de vouloir garder l’ancien tel qu’il est
Dans toute communauté chrétienne, il y a des personnes qui ont beaucoup donné. Elles ont préparé les célébrations, animé des groupes, accueilli les familles, accompagné les enfants, servi les pauvres, entretenu les lieux, transmis la foi. Souvent, elles l’ont fait avec fidélité, discrétion et amour.
Mais avec le temps, une fonction peut devenir une habitude. Un service peut devenir un territoire. Une responsabilité peut finir par donner l’impression que personne d’autre ne saura faire aussi bien. Alors, sans mauvaise intention, on peut avoir du mal à laisser une place aux nouveaux arrivants.
L’Évangile nous aide à comprendre que le problème n’est pas l’ancien en soi. Jésus ne méprise pas ce qui a existé. Il ne dit pas que le vieux vêtement est inutile, ni que les vieilles outres n’ont jamais servi. Il dit simplement que le neuf ne peut pas être accueilli si tout reste figé dans les anciennes formes.
Dans l’Église, le renouvellement n’est pas une mode. Il est une condition de la vie.
Le vin nouveau : les personnes nouvelles, les appels nouveaux
Le vin nouveau peut représenter les personnes qui arrivent dans notre communauté : des jeunes, des adultes récemment baptisés, des confirmés, des familles nouvelles, des personnes venues d’autres pays, d’autres cultures, d’autres sensibilités. Elles ne connaissent pas toujours nos habitudes. Elles ne savent pas encore comment « on a toujours fait ». Mais elles portent souvent une fraîcheur, une disponibilité, un regard neuf.
Elles peuvent poser des questions simples, parfois dérangeantes : pourquoi fait-on ainsi ? Est-ce encore compréhensible ? Comment rejoindre ceux qui ne viennent plus ? Comment parler aux jeunes ? Comment accueillir ceux qui ne connaissent pas les codes de l’Église ?
Ces questions ne sont pas des menaces. Elles peuvent être des appels de l’Esprit Saint.
Mais pour que ce vin nouveau ne se perde pas, il faut des outres neuves : c’est-à-dire des manières nouvelles d’accueillir, de former, de responsabiliser et d’accompagner.
Les anciens ne sont pas à écarter, ils sont à honorer
Faire place aux nouveaux ne signifie pas pousser les anciens dehors. Ce serait une grave erreur. Une communauté qui méprise ceux qui ont servi longtemps perd sa mémoire, sa sagesse et sa gratitude.
Ceux qui sont là depuis longtemps ont une connaissance précieuse de l’histoire de la paroisse, des personnes, des fragilités, des réussites, des épreuves traversées. Ils savent souvent ce qui a déjà été tenté. Ils connaissent les familles, les quartiers, les habitudes liturgiques, les sensibilités de l’assemblée. Cette mémoire est un trésor.
Mais ce trésor doit être transmis. Il ne doit pas être gardé fermé.
Le vrai service chrétien ne consiste pas seulement à faire. Il consiste aussi à permettre à d’autres de faire, à les former, à les encourager, à accepter qu’ils fassent autrement, parfois moins bien au début, mais avec leur propre grâce.
Dans l’Église, une responsabilité n’est jamais une propriété. Elle est une mission confiée pour un temps.
Transmettre, ce n’est pas disparaître
Beaucoup de tensions viennent d’une peur : peur de ne plus être utile, peur d’être oublié, peur que le travail accompli soit dévalorisé, peur que les nouveaux changent trop vite les choses.
Il faut entendre cette peur avec respect. L’Église doit savoir dire merci. Merci à celles et ceux qui ont servi pendant des années. Merci pour les dimanches préparés, les salles ouvertes, les chants répétés, les réunions animées, les enfants accompagnés, les malades visités, les permanences tenues.
Mais l’Église doit aussi rappeler que la fécondité d’un service se vérifie dans sa capacité à donner naissance à d’autres serviteurs.
Transmettre, ce n’est pas disparaître. C’est entrer dans une autre manière de servir. Celui qui a longtemps porté une responsabilité peut devenir accompagnateur, conseiller, mémoire vivante, formateur, soutien fraternel. Il ne perd pas sa place : il change de place pour que d’autres puissent trouver la leur.
Les nouveaux doivent aussi apprendre l’humilité
L’Évangile ne parle pas seulement à ceux qui sont installés depuis longtemps. Il parle aussi aux nouveaux arrivants.
Le vin nouveau a besoin d’outres neuves, mais il ne doit pas mépriser ce qui l’a précédé. Les nouveaux venus doivent apprendre à écouter l’histoire de la communauté. Ils doivent comprendre que ce qu’ils trouvent aujourd’hui a été construit par d’autres avant eux. Ils doivent éviter de juger trop vite, de vouloir tout changer immédiatement, de croire que la nouveauté suffit à rendre les choses meilleures.
Le renouvellement chrétien n’est pas une opposition entre anciens et nouveaux. Il est une alliance.
Les anciens apportent la mémoire, l’expérience, la fidélité, la patience. Les nouveaux apportent l’élan, les questions, la créativité, la disponibilité. Ensemble, ils peuvent faire grandir la communauté.
Une Église vivante est une Église qui respire
Dans notre Unité Pastorale d’Epinay Villetaneuse, nous sommes une communauté riche de nombreuses cultures, de nombreux âges, de nombreuses histoires. , Caribéens, Africains, Européens, Tamouls, Asiatiques, familles anciennes, nouveaux arrivants, jeunes adultes, personnes âgées, catéchumènes, confirmands, bénévoles de longue date : chacun porte une part du visage de l’Église.
Mais pour que cette diversité soit vraiment une richesse, il faut que chacun puisse trouver sa place.
Une Église vivante est une Église qui respire. Elle inspire en accueillant les nouveaux dons. Elle expire en transmettant ce qu’elle a reçu. Si elle ne fait qu’inspirer, elle s’étouffe. Si elle ne fait qu’expirer, elle s’épuise. Il faut les deux mouvements : recevoir et donner, accueillir et transmettre, continuer et renouveler.
Quelques repères pour vivre ce passage
Pour respecter l’appel de l’Évangile, nous pouvons nous donner quelques repères simples.
D’abord, remercier explicitement ceux qui ont servi. On ne renouvelle pas une équipe en faisant comme si le passé n’avait pas compté.
Ensuite, organiser de vraies transmissions. Un nouveau responsable ne doit pas être laissé seul. Il a besoin d’être accompagné, informé, encouragé.
Il faut aussi accepter que les nouveaux fassent différemment. La fidélité à l’Évangile ne signifie pas la répétition exacte des mêmes habitudes.
Il est bon également de prévoir des mandats limités dans le temps. Cela permet d’éviter que les responsabilités deviennent des fonctions à vie. Cela aide chacun à comprendre qu’un service est confié pour une mission, non pour toujours.
Enfin, il faut cultiver une parole fraternelle. Les tensions naissent souvent du silence, des suppositions, des blessures non dites. Se parler avec respect permet d’éviter que le renouvellement devienne une rupture.
Le Christ fait toutes choses nouvelles
Jésus ne nous invite pas à opposer l’ancien et le nouveau. Il nous invite à discerner ce qui permet à la vie de circuler.
Le vieux vêtement a couvert. Les vieilles outres ont porté le vin d’hier. Mais le vin nouveau a besoin d’un espace nouveau. De même, notre Église a besoin de gratitude pour ceux qui ont servi, et de confiance envers ceux qui arrivent.
Le renouvellement n’est pas une menace pour la communauté. Il est le signe que l’Esprit Saint continue d’appeler.
Que chacun puisse entendre aujourd’hui cet appel : ceux qui ont beaucoup donné, à transmettre avec paix ; ceux qui arrivent, à recevoir avec humilité ; et toute notre communauté, à avancer ensemble dans la joie de l’Évangile.
Car dans l’Église du Christ, personne n’est inutile, personne ne doit tout garder, et personne ne construit seul. Nous sommes tous serviteurs d’un même vin nouveau : la vie de Dieu qui ne cesse de se donner.